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Eglise collégiale de Bueil-en-Touraine

A la croisée des siècles et des chemins

Dominant le village de son imposante silhouette, la collégiale de Bueil est un édifice surprenant. Le visiteur qui y pénètre pour la première fois a l’impression de se trouver d’abord dans une sorte de vestibule voûté, avant d’entrer ensuite dans l’église proprement dite. Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présent à l’esprit que ce que l’on a l’habitude d’appeler «la» collégiale est en réalité un ensemble d’édifices juxtaposés dont la construction s’échelonne sur cinq siècles et que l’histoire du bâtiment est en grande partie liée à l’histoire de la grande famille de Bueil et à son  expansion.

L’église romane

Il y a neuf cents ans, une petite église, déjà, se dressait sur ce rocher. Succédant probablement à plusieurs anciens édifices de bois, couverte de petites tuiles plates, elle était construite en pierre. Eclairée par de modestes fenêtres en plein cintre, toujours visibles sur le mur nord de l’édifice, elle occupait l’emplacement de la nef actuelle.
Hugues de Vaux, premier seigneur de Bueil connu, «tenait dans sa main» cette église placée sous le vocable de Saint Pierre. Se conformant à la réforme grégorienne, il en fit don, en 1108, à l’abbaye Saint Julien de Tours. Au milieu du XIIIème siècle, les moines transformèrent l’église en un petit monastère dont le prieur était également curé de la paroisse.

Les seigneurs de Bueil

C’est par la volonté des membres de la «maison» de Bueil, les seigneurs du lieu, que la petite église va être transformée en ce vaste édifice. Prenons le temps de faire connaissance avec cette importante famille du nord de la Touraine.
Reprenant à son compte une tradition familiale ancienne, Racan, de son vrai nom Honorat de Bueil, membre de la branche cadette des Bueil Fontaine, (surnommé Racan du nom de la terre que son père possédait sur la paroisse de Neuvy), Racan prétendait que ses ancêtres étaient apparentés à la famille Grimaldi. Il existe au nord de Nice un petit village du nom de Beuil. Un cadet de famille aurait, «aux temps anciens», reçu le nom de Beuil sans en posséder la terre. Suivant sa bonne étoile, il serait venu ici, au nord de la Touraine, fonder ou donner son nom au village de Bueil.

Si l’histoire est belle, elle ne semble pas avoir de valeur historique. Le toponyme «Boelium» est attesté en Touraine depuis 1108 et sous sa forme actuelle de «Bueil» dès le XIIIème siècle. Le premier personnage connu portant le nom de Bueil est Barthélémy, seigneur de Bueil et baron de l’île Bouchard. Son nom est mentionné pour la première fois dans une charte de la collégiale de Saint Martin datant du mois de mai 1252.
Si la famille de Bueil emprunta bien son nom à la terre de Bueil, elle posséda ultérieurement beaucoup d’autres fiefs loin de la Touraine, comme le comté de Sancerre en Berry, Marans et l’île de Ré en Aunis, Saint-Calais et Courcillon au Maine et de nombreuses châtellenies en Anjou. «Ainsi, dans toute la région qui s’étend sur la rive droite de la Loire, depuis le château d’Amboise jusque sous les murs d’Angers, sur une profondeur d’environ vingt lieues, il n’était guère de paroisses où l’on ne vit, au dessus de quelque porte de castel, glorieusement briller sur son fond d’azur le croissant d’argent des Bueil entouré de ses six croix recroisetées au pied fiché d’or.»
Le métier des armes, chez les Bueil, était une tradition. «La vaillance était dans le sang et se transmettait avec lui.» Egalement de tradition familiale, l’absolue fidélité au prince ne se démentit jamais. Fidélité que la maison de Bueil paya, parfois, d’un lourd tribut comme en ce funeste jour de 1415, où, dans la plaine d’Azincourt, quinze membres de la famille trouvèrent la mort face à l’assaillant anglais.
A partir du XIVème siècle, les seigneurs de Bueil se prénommeront tous Jean, en hommage à leur ancêtre Jean Ier qui, déjà, portait le titre d’écuyer du roi de France sous Charles le Bel. Les Bueil graviront petit à petit les échelons de la hiérarchie nobiliaire. Doublant leur ascension sociale de mariages d’importance, ils se trouveront pendant plusieurs siècles dans le premier cercle de l’intimité royale. Ce rapprochement avec la couronne connaîtra son apogée en 1461 lors du mariage d’Antoine de Bueil, fils de Jean V (le bien nommé «Fléau des Anglais»), avec Jeanne de France, fille du roi Charles VII et d’Agnès Sorel. Louis XI, en écrivant à Antoine, l’appelait familièrement «mon frère d’armes» ou «mon cousin».

Fondation de la collégiale

Ils sont quatre en ce «jeudi absolu», le jeudi saint de l’année 1394, rassemblés au château de La Marchère, propriété de la famille, en la paroisse de Chemillé. Il y a là Jean IV, Pierre, Hardouin, évêque d’Angers et Guillaume, tous quatre fils de Jean III. Devenue puissante, la famille de Bueil estime avoir besoin d’un lieu pour regrouper les sépultures de ses membres. A l’image de la maison royale, qui a établi sa nécropole à Saint Denis, les seigneurs de Bueil veulent, à Bueil, dormir de leur dernier sommeil. L’église romane de la paroisse, par la modestie de ses proportions, ne peut remplir dignement  cette fonction. Il faut un lieu plus prestigieux mais se trouvant à Bueil, centre et origine de l’épopée familiale.

L’acte de fondation de la future collégiale est rédigé ce jour là. C’est sans doute à la plume du secrétaire d’Hardouin que nous devons les mots qui sont parvenus jusqu’à nous. «Sachent tous que comme nous d’un commun assentiment avons ordonné fonder au dit lieu de Bueil un collège de chanoines réguliers de l’ordre de Saint Augustin qui seront tenus, eux et leurs successeurs, à prier Dieu pour les âmes de nos pères et mères et prédécesseurs défunts, de nous, nos successeurs et nos autres parents et amis aux temps à venir et toujours.» Les quatre frères de Bueil prennent également la décision de faire démolir le chœur de la petite église romane pour permettre la construction d’un nouveau chœur plus spacieux, digne d’abriter le caveau funéraire familial.

Construction du chœur gothique

La construction du nouveau chœur commence dès 1394. Edifié dans le prolongement de la nef de l’église paroissiale, présentant une grande unité architecturale, il se compose de quatre travées voûtées d’ogives et se termine par une abside à cinq pans. Les nervures des voûtes retombent sur des chapiteaux sculptés portés par des colonnes engagées. Chaque retombée des voûtes est renforcée, à l’extérieur, par un contrefort.

Un mur de séparation, dont la fonction s’apparente à celle d’un jubé, est construit entre l’ancienne nef et le nouveau chœur. Une grande porte de communication permet de passer d’une partie à l’autre de l’édifice.
Au centre de la troisième travée, on installe le caveau funéraire, desservi par un escalier de pierre, destiné à recevoir les cercueils des défunts.

Dans la cour nord de la collégiale, on construit les bâtiments de résidence des six chanoines. La cour s’ouvre sur le haut du bourg par une grande porte accostée d’échauguettes. Un escalier permettant de passer de la cour à la collégiale est aménagé. Il conduit à une petite porte, ouverte, sur la façade nord, dans la deuxième travée. Les religieux pourront ainsi entrer directement dans le chœur sans avoir à passer par la nef.
Si l’édification du nouveau chœur ne semble pas avoir posé de problème sur le plan technique, il n’en fut pas de même sur le plan administratif. Le pape Clément VII avait autorisé la fondation de la collégiale mais n’avait pas été suivi par l’archevêque de Tours froissé de ne pas avoir été consulté dans cette affaire. En 1474, Jean V dut renouveler la fondation en reprenant les conditions anciennes : six chanoines, un doyen, un marguillier (administrateur des biens de la paroisse) et une psalette de trois enfants de chœur. L’archevêque de Tours agréa cette seconde fondation, enleva la cure au prieuré et l’attacha au doyenné de la collégiale. Deux ans plus tard, Jean V obtint du pape Sixte IV une bulle pour l’érection en collégiale de l’église fondée par son père et ses oncles. Une dispense du Saint Siège en fit le premier doyen.

La nécropole

C’est dans ce vaste chœur dédié à l’archange Saint Michel que les valeureux seigneurs de Bueil et leurs épouses vont désormais reposer à leur trépas. Deux messes sont dites chaque jour à leur intention, une à voix basse, l’autre à voix haute. Le corps du défunt est déposé dans un cercueil de plomb reposant lui même, sur des tréteaux, dans le caveau situé dans le chœur. Le défunt est représenté dans son dernier sommeil sous forme de statue, les yeux ouverts, les mains jointes sur la poitrine.

Les parties visibles du corps, la tête, les mains, sont sculptées dans le marbre le plus blanc. Les hommes sont représentés en tenue de combat, l’épée au côté. La coiffure des femmes fait de la part du sculpteur l’objet de l’attention la plus délicate. Si certains ont les pieds appuyés sur de petits chiens, symboles de fidélité, tous portent sur leurs vêtements les armes de la famille. Ces statues, parées des plus vives couleurs, rehaussées d’or, ont à juste titre été qualifiées de «splendeurs». Les monuments sont disposés dans le chœur derrière une balustrade de bois dont le soubassement est encore visible. Seul Jean V choisit de ne pas se faire représenter sous forme sculptée. Comme c’était l’usage à l’époque chez les chefs de guerre, il demanda à un de ses maîtres canonniers de couler une grande dalle de cuivre à son effigie.

Les pèlerins

Bueil, depuis toujours, se trouve sur «le chemin des étoiles». Les pèlerins descendant de Paris ne manquaient pas de faire étape en la cathédrale de Chartres. De là, pour gagner Tours, étape «obligée» qui abrite le tombeau de Saint Martin, ils passaient par Brou, Artins et Chemillé avant de découvrir Bueil où se trouvait une maison d’accueil pour les jacquets, une «Maison de Saint Jacques» qui existe toujours, chemin du Chenaillé, sous le nom de «Jacquoterie».
Les pèlerins trouvaient repos et nourriture à la maison jacquaire. Ils trouvaient également de nombreux objets de contentement et de dévotion dans la vaste collégiale. Le chœur lui-même, dont la luminosité contrastait singulièrement avec la pénombre de l’ancienne nef, constituait par l’élégance de son architecture un objet de curiosité et d’admiration.
Les magnifiques monuments funéraires qu’il abritait étaient observés dans la crainte et le respect des seigneurs du lieu. Tout un ensemble de trophées, fixé aux murailles de l’église, montrait aux visiteurs la valeur et la puissance des grands guerriers de la famille. Des étendards, des armes, des casques pris à l’ennemi étaient ainsi visibles de tous.

Les reliques

Mais de tous les objets présentés à la dévotion des fidèles, les plus importants étaient les éléments de la grande collection de reliques que les seigneurs de Bueil avaient constituée au cours des siècles. Si la collégiale est dédiée à Saint Michel, le combattant suprême, elle est aussi dédiée aux Saint Innocents, ces nourrissons que le roi Hérode fit assassiner dans l’espoir de tuer l’Enfant-Dieu. Les seigneurs de Bueil, selon la légende familiale, auraient participé à la croisade ; c’est de là qu’ils tirent leur blason au croissant montant. Ils auraient ramené de leurs lointaines expéditions des reliques de première importance évoquant la Terre Sainte et tout particulièrement la Nativité comme un berceau d’osier attribué à l’un des Saint Innocents.

Dom Housseau, visiteur du XVIIIème siècle, mentionne une «tribune élevée dans le chœur de la collégiale» sur laquelle des reliques sont exposées à la dévotion des fidèles. François de Bueil, arrière-petit-fils de Jean V, archevêque de Bourges, fut également, en la même ville, Trésorier de la Sainte Chapelle de 1509 à 1521. C’est sans doute à lui que l’on doit l’édification d’une tribune des reliques dans la collégiale de Bueil, l’église nécropole de ses ancêtres.
Ainsi, à Bueil, les objets dignes d’intérêt et de prière étaient-ils nombreux. Martin Marteau, le carme de Villebourg, écrit en 1660 dans son «Paradis délicieux de la Touraine» que «ladite église possède de très précieuses reliques qui la rendent signalée par les pèlerinages des personnes qui y accourent de toutes parts». L’afflux des pèlerins est tel qu’il faudra refaire l’ancienne nef et l’agrandir au sud par la construction de deux chapelles au début du XVIème siècle. La porte principale de la collégiale date de cette époque. L’église Saint Pierre aux liens est consacrée le 1er août 1512 comme l’atteste encore une plaque en pierre gravée encastrée dans un mur. Neuf ans plus tard, elle sera dotée de magnifiques fonts baptismaux, dus au ciseau de Jehan Baron, dont la partie en bois, la dube des fonts, est décorée de douze personnages parmi lesquels se reconnaissent aisément Saint Pierre, Saint Michel et Saint Jacques le Majeur. La construction de «la» collégiale se termine par l’édification, entre 1540 et 1552, de la grand tour beffroi en remplacement du clocher de bois. Moins de vingt ans plus tard, le roi de France, pour la première et unique fois, honora la collégiale de sa présence. «Charles IX vint à Bueil le 27 septembre 1571 et fut conduit processionnellement à l’église par le doyen Mathieu d’Orléans. Sa prière faite, ils allèrent dîner ensemble dans l’ancien château des Bueil.»

La Révolution

Ainsi, selon la belle formulation de Louis Arnould, «les seigneurs de Bueil vinrent se coucher les uns après les autres dans le lieu de repos qu’ils s’étaient préparé dès le commencement, en gens prudents, qui assurent leur salut éternel avec le soin qu’ils ont pris pour leur fortune ici bas. Des exploits pendant leur vie, des prières après leur mort, belle et grand conception des preux du Moyen Age pour acquérir la gloire en ce monde et la félicité dans l’autre ! »
Au décès du seigneur du lieu, la litre, recouvrant emblèmes et écussons, était repeinte en marque de deuil tout autour de l’église. Les évènements, dans leur immuable répétition, auraient pu se perpétuer ainsi encore longtemps si la Révolution Française, à Bueil comme partout en France, n’était venue y mettre un coup d’arrêt.
Les archives et les « meubles» de la collégiale furent transférés à Tours le 30 novembre 1790. Le 10 mai 1792, l’église collégiale perdit définitivement son statut et fut attribuée à la paroisse de Bueil. C’est probablement à cette époque que les révolutionnaires ouvrirent le caveau. Les sépultures furent profanées, les métaux des cercueils fondus et vendus. Les statues funéraires furent décapitées, mises à bas des monuments et jetées dans la cave sépulcrale. Les trophées militaires, mais aussi les reliquaires et l’ensemble des objets du culte disparurent alors. Si quelques éléments, se trouvant dans des églises ou des musées, ont pu être identifiés, le trésor de la collégiale n’a jamais été retrouvé.

Cependant, grâce à l’intervention de deux membres de la Société Archéologique de Touraine, trois des onze monuments funéraires ont pu être reconstitués. En novembre 1868, messieurs Pécard et Nobilleau, sur la foi du témoignage d’un octogénaire qui avait enfant assisté à la scène, ouvrirent la trappe du caveau. Les fragments de statues revirent la lumière et furent rassemblés. Des descriptions écrites et figurées antérieures à la Révolution permirent de reconstituer les effigies de Pierre de Bueil et de Marguerite de la Chaussée son épouse. En 1883, les statues furent replacées séparément dans les enfeux restés vides alors qu’elles reposaient à l’origine côte à côte sur la même dalle de marbre. D’autres erreurs ont été commises par les historiens de l’époque, comme l’installation, sous forme de gisant, de la statue verticale de Martine Turpin, seconde épouse de Jean V, qui se trouvait dans la chapelle du château du Plessis. Cette statue, grossièrement restaurée, a l’inconvenance d’avoir les yeux fermés et de montrer ses pieds nus. Elle est de plus entourée de fragments sculptés provenant d’autres tombeaux dont le magnifique dais attribué au monument de Louis de Bueil.
D’autres fragments des tombeaux de la collégiale se trouvent toujours à Tours, à l’hôtel Gouïn, musée de la Société Archéologique de Touraine.
Des quatre gisants présents dans la collégiale, celui de Jeanne de Montejean, première épouse de Jean V, morte le 18 mai 1456, est sans conteste le plus beau. On remarque le haut bonnet, sorte de hennin, le surcot bordé d’hermine comme la grâce du visage.

Connue des historiens du costume, cette statue a fait l’objet d’une copie à la demande de Viollet-Leduc. Elle se trouve à Paris, au Palais de Chaillot, à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. Une seconde copie, réalisée par le fondeur, a été vendue pour un original au Cooper Museum de New-York.

Renaissance

Ainsi se termine notre évocation du prestigieux passé de la collégiale de Bueil-en-Touraine. Le temps passe ici comme ailleurs. Les tempêtes d’automne assaillent la forêt des charpentes. L’eau ruisselle, détruit les peintures, ronge les contreforts. Les vitraux crevés laissent entrer le lierre, les oiseaux et la misère. La collégiale, fort heureusement, avait été classée monument historique par un arrêté du 31 octobre 1912.
Dans les années 70, elle fut fermée pour cause de travaux. Un chaînage de béton dut être réalisé sous la toiture pour contrer l’écartement des voûtes. L’historien Pierre Robert en remettant Racan et la famille de Bueil au goût du jour amena les passionnés d’histoire à s’intéresser de nouveau à la vénérable collégiale. L’association des «Trois Vallées du Pays de Racan», marquant sa renaissance, en fit un haut lieu culturel avec le festival des Bucoliques. Puis l’association «Autour de la collégiale» reprit, à sa mesure, ce travail de promotion. Les efforts conjugués du monde associatif ont accompagné les élus dans leurs prises de décision. La collégiale, ayant fait l’objet d’une campagne de travaux probablement unique dans sa déjà longue histoire, se tourne désormais vers son futur. Lieu de culte, lieu d’histoire et de culture, elle peut désormais sereinement, à l’image de ses grandes sœurs cathédrales, envisager de «durer mille ans».

Textes de Philippe Larus